Jocelyn Bouchard

11 août 1945 - 5 juin 2017

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Avec sa longue crinière, sa barbe drue, ses grandes bottes et son éternel chapeau vissé sur la tête, cet homme paisible à la voix grave fascinait les gens. Tout le monde voulait se faire photographier à ses côtés. À lui seul, Jocelyn Bouchard était une petite légende.

Le sculpteur vivait à deux pas de la mer, au milieu de ses œuvres, dans une maison jouxtant son atelier de Pointe-à-la-Frégate, en Gaspésie.

Année après année, des visiteurs venaient prendre un café avec ce grand gaillard fier et enjoué aux yeux rieurs. Certains touristes allaient même jusqu’à lui écrire pour lui confier qu’il avait marqué leur passage en sol québécois.

Pourtant, Jocelyn Bouchard se décrivait modestement comme « un bonhomme ben ordinaire qui fait son petit bout de chemin ».

Cet artiste dont l’œuvre est imposante avait toujours une idée en tête. Presque tous les jours de sa vie, il sculptait le bois. Maniant le maillet et la gouge avec la précision du chirurgien, il révélait sa nature méticuleuse et passionnée. Ses œuvres ciselées comme son regard vif et perçant impressionnent autant par leurs détails que par leur poésie.

Ses sujets de prédilection étaient intimement liés à la nature : des fleurs, des animaux, des oiseaux… Jocelyn Bouchard en a tiré de nombreuses pièces magnifiques comme autant d’hommages à la beauté.

L’une de ses sculptures, qui a bien failli être la dernière, résume le personnage simple et bon qu’il était : un autoportrait de lui enfant, un petit bonhomme en salopette entouré d’animaux, un canif à la main et un morceau de bois dans l’autre.

Né dans un village disparu

Jocelyn Bouchard naIt à Saint-Paulin-Dalibaire [1], un village pauvre de Gaspésie qui n’existe plus. Il grandit dans la ville de Giffard, aujourd’hui réintégrée à la municipalité de Beauport, près de Québec.

Petit blond frisé comme un saint Jean-Baptiste, Jocelyn est un gamin sensible et introverti marqué par une enfance triste dont il parlera peu. Cinquième d’une famille de neuf enfants, il a un côté artiste très développé. Déjà, à l’époque, il est ce que l’on appelait autrefois dans nos campagnes un « gosseux d’bois ».

Jocelyn aime beaucoup « mémé », sa grand-mère maternelle, qui vit avec eux. Rosalie Robinson-Boucher tient auprès de lui le rôle d’une mère et il se confie beaucoup à elle. Le petit garçon à la dent sucrée adore lorsqu’elle cuisine pour lui.

Élève brillant, Jocelyn aurait pu aimer l’école, mais ce ne fut pas le cas. Avec à peine une onzième année dans sa besace, il quitte les études pour aller travailler et ainsi remettre son salaire à sa famille, qui ne roule pas sur l’or. Il aime son premier emploi, jardinier. Il cultive des légumes à l’île d’Orléans pour ensuite les vendre au marché. Une belle période de sa vie, confiera-t-il.

Tout comme ses parents, sa sœur et son frère infirmier, Jocelyn travaille à l’Institut Robert Giffard, qui, avant 1976, portait le nom de Saint-Michel-Archange [2]. Travaillant et fonceur, il gagne 65$ par semaine en animant des ateliers de dessin, de peinture et de bricolage pour les patients.

Trois femmes marquantes

Trois anges traversent la vie de Jocelyn Bouchard. Trois femmes marquantes qu’il aimera tendrement jusqu’à la fin. « Tu es mon ange », leur glisse-t-il pour les remercier d’un geste ou d’une parole.

Micheline Langevin se souvient de la première fois où elle a vu Jocelyn. C’est lors d’une soirée dansante à l’école Monseigneur-Gauthier. Elle a 18 ans et elle est accompagnée d’une amie.

« Je le vois encore danser avec son toupet à la Elvis. Il est venu me voir pour me demander si je voulais danser. Mon amie s’est levée croyant qu’il s’adressait à elle. Jocelyn a répondu en me montrant du doigt : Non, c’est avec elle que je veux danser. »

Après la soirée, ils vont manger des nouilles chinoises à 75 cennes l’assiette. Micheline lui donne son numéro de téléphone. C’est le début d’une belle aventure.

Le couple se marie en septembre 1964 à l’église Saint-Ignace-de-Loyola. Micheline porte une belle robe bleue avec des lys. Elle a vingt ans, il en a vingt et un. Ils s’installent dans un petit appartement de Giffard avant de déménager un an plus tard dans un chalet de la rue Bourg-la-Reine, à Charlesbourg.

« Il faisait frette dans cette maison-là, l’eau gelait dans la toilette ! Comme il n’y avait pas l’eau courante, on la charriait à la chaudière », se souvient-elle.

Jocelyn est un homme d’honneur, doux, jamais agressif, mais avec du caractère, résume Micheline.

« Il n’était pas parfait, mais s’il te faisait de la peine, il s’excusait. Il n’aimait pas du tout la chicane, quand le ton montait, il disait : Ok, on parle de d’autre chose. »

Micheline, qui travaille chez le fleuriste Bourbeau, gagne un jour 100$ à la loterie La Mini. Le couple décide d’en profiter pour creuser un puits au sous-sol de son chalet. Jocelyn rénove la maison et il commence à s’intéresser plus sérieusement à la sculpture.

Nous sommes en 1969, année de naissance de leur fille, Nancy.

Sa plus grande fierté

La fille unique de Jocelyn Bouchard est sans l’ombre d’un doute sa plus grande réussite. Il en est extrêmement fier et il l’emmène partout avec lui. Si Nancy n’est pas invitée quelque part, son père n’y va pas.

« Il m’a fait vivre une enfance extraordinaire », se souvient la principale intéressée.

Père et fille regardent ensemble la lutte à la télé. Elle le fait danser en écoutant Soirée canadienne. Ils font du traîneau à chiens, et c’est lui qui organise ses fêtes d’anniversaire. Un amour très fort les unit.

Nancy se souvient d’un père un peu bohème qui se cherche en dehors de son travail d’ébéniste dans une usine de Saint-Elzéar. Il est tiraillé entre la satisfaction de vivre de son art et travailler à l’usine, qui le tue à petit feu. Nancy souffre parfois de ses absences.

« Mon père était un peu comme un ermite, il ne parlait pas beaucoup, il était souvent perdu dans ses pensées », relate-t-elle.

Jocelyn ne semble bien nulle part, il a la bougeotte et la petite famille déménage souvent. En 1977, Nancy a huit ans. C’est l’époque du retour à la terre pour Jocelyn, qui s’installe avec femme et enfant dans une petite fermette de Saint-Sylvestre-de-Lotbinière. Il y avait là un jardin, une forêt, des chèvres, des poules, des oies, des dindes et des cailles.

Dans les années 1980, Jocelyn fréquente l’école de sculpture de Saint-Jean-Port-Joli où il fait la rencontre du grand sculpteur Jean-Julien Bourgeault, qui le prend sous son aile. La famille Bourgeault compte trois frères sculpteurs.

Jocelyn et Micheline, qui s’étaient peu à peu éloignés, finissent par se séparer. Nancy a dix-sept ans et elle suit sa mère à Québec. Ses parents demeureront toujours présents l’un pour l’autre.

« Mon papa est un homme plus grand que nature. C’est l’amour de ma vie, confie Nancy. Il avait été élevé à l’ancienne, il était très sévère avec moi lorsque j’étais jeune ado. Il me disait : Ne me mens pas, ne sacre pas. Vers l’âge de quinze ans, j’étais plus rebelle, notre relation est devenue plus difficile. Ça a changé quand j’ai vieilli, la vie nous a fait le cadeau d’un rapprochement. »

Retour en Gaspésie

Au début des années 2000, Jocelyn Bouchard retourne vivre dans sa Gaspésie natale. Il s’installe dans une petite maison avec une grande fenêtre qui lui offre une vue magnifique sur la mer, sa télévision à écran géant.

Tous les matins, l’artiste prend son café et il regarde au loin en grillant une cigarette. C’est un contemplatif qui ne parle jamais pour rien et qui aime observer la nature.

En mai 2009, Jocelyn appelle sa fille en pleurs, il vient de passer des examens et on lui apprend qu’il a un cancer des poumons avec métastases au cerveau. Le médecin ne lui donne que six mois à vivre. Nancy laisse tout derrière elle pour aller s’occuper de son père en Gaspésie.

L’hiver est très difficile pour Nancy, elle se sent très seule, mais se rapproche beaucoup de son père. Les traitements de chimiothérapie et de radiothérapie semblent heureusement fonctionner. En février 2010, Jocelyn montre des signes de rémission. La vie lui fera présent de quelques années supplémentaires.

Dans les moments difficiles ou lorsque Nancy est anxieuse, son père lui met la main sur l’épaule et lui dit : « Voyons mon bébé, t’es plus forte que ça ! »

Rencontre d’un troisième ange

Pendant presque neuf ans, Lisette Soucy sera la dernière compagne de Jocelyn, un amour qui prendra des allures de grande tendresse. Ils se sont rencontrés en 2010, lors d’un événement de sculpture sur neige à Cloridorme, une municipalité située tout près de Pointe-à-la-Frégate. Le soir, lors du souper, Jocelyn, qui est assis dans une chaise berçante, invite Lisette à jaser. Dès le début, elle sait qu’il est malade.

« On lui donnait de trois à six mois à vivre. Il a vécu huit ans de plus. L’amour le tenait en vie, ça fait quasiment des miracles », croit Lisette.

Jocelyn est un homme libre et indépendant, une personne très douce, aimante et facile d’approche, observe-t-elle. C’est un être calme et vrai, il ne fait jamais semblant. Une grande bonté émane de lui. Lorsqu’il s’indigne, il n’est ni vulgaire ni violent, mais ses mots portent.

« Ce qui rendait Jocelyn le plus fier et le plus heureux, c’était d’avoir ceux qu’il aimait près de lui. Ça, et rendre service aux autres, raconte Lisette. Le plaisir qu’on avait ensemble, il me faisait rire avec ses imitations de Séraphin. »

La foi est importante pour Jocelyn et il prie souvent, surtout la « petite Marie », surnom qu’il donne à la Sainte Vierge.

« Si grande est la mer, si petite est la barque. » – Jocelyn Bouchard

En 2016, le cancer refait son apparition. Cette fois, le sculpteur quitte sa Gaspésie pour se rapprocher des services de santé dont il a besoin. Jocelyn habite une petite chambre du Manoir Sacré-Cœur, une résidence pour aînés. Il passe souvent les fins de semaine chez Micheline, la mère de sa fille, qui s’occupe beaucoup de lui. Il déteste prendre des pilules. Fatigué de souffrir, il accepte la mort et se dit prêt :

« Tu sais que je vais mourir, c’est correct. Il ne faut pas pleurer, Micheline. »

En mai 2017, Jocelyn est transporté à l’unité des soins palliatifs de l’hôpital-de-l’Enfant Jésus. Dans sa chambre trône une photo de Nancy. Il demeure conscient jusqu’à la fin. Même s’il ne parle presque plus, tout se passe par le regard et par la main qu’il tient.

« Jocelyn m’a appris la patience, affirme Lisette. Il disait : Ça va venir en son temps. Il faut être patient pour être sculpteur. C’est son héritage le plus précieux. »

Jocelyn attend patiemment que ses trois anges, les trois femmes de sa vie, soient réunies auprès de lui. Dans la nuit du 4 au 5 juin 2017, il les quitte pour mieux les retrouver.

« Je sais qu’il est avec nous », confie Micheline.

« C’était un beau grand monsieur au grand cœur. Il me manque beaucoup. Il était mon géant », conclut Nancy.

* L’artiste sculpteur Jocelyn Bouchard a participé à plusieurs expositions et remporté de nombreux prix. On peut admirer sept de ses œuvres au Musée de sculpture sur bois des Anciens Canadiens de Saint-Jean-Port-Joli.

[1] En 1971, le petit village de Saint-Paulin-Dalibaire est littéralement rayé de la carte par le gouvernement qui à l’époque fermait carrément certains villages que l’on considérait comme sous-développés. Aujourd’hui annexé à Les Méchins.

[2] Hôpital psychiatrique autrefois nommé l’Asile de Beauport.

 

Commentaires

  1. Chère Isabelle. Merci pour ce portrait fidèle à notre ami si cher. Je me sens privilégiée de l’avoir connu. Il a été un grand sage et une source d’inspiration. Ses sculptures nous accompagnent désormais. Louise et Jacques

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