Jean Cloutier

17 août 1933 - 26 juillet 2017

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« Je suis une bibliothèque en train de brûler… »

C’est par cette courte phrase [1] que se résume Jean Cloutier à la fin de sa vie, en juillet 2017. Ce pédagogue et grand théoricien de la communication vient d’apprendre qu’il est atteint d’un cancer des poumons métastatique en phase terminale.

Bousculé par le temps, par une urgence de transmettre et de se raconter, l’homme de 83 ans s’émeut en évoquant l’Afrique des années 1960. Il se rappelle ses conversations avec Léopold Senghor, le poète, écrivain et premier président du Sénégal tout comme ses échanges avec Sékou Touré, président de la Guinée après son indépendance, en 1958.

Témoin privilégié de la décolonisation des États d’Afrique, Jean Cloutier s’est consacré aux pays en voie de développement. Il fait partie de cette première génération de Québécois qui laisse un legs à l’international et contribue à tisser des liens autour de  la planète.

Dès 1973, Jean Cloutier prédit l’apparition des médias sociaux dans un essai [2] avec ce qu’il appelle le « self-média ». C’est l’époque des premières caméras vidéo. En observant les individus s’approprier les outils de communication, ce précurseur voit venir sans se tromper le passage des médias de masse aux médias individuels.

Brillant intellectuel, professeur et chercheur, Jean Cloutier n’a ni la reconnaissance, ni la carrière qu’il souhaite au Québec où ses assises sont pourtant profondes. Pour les Cloutier, les racines sont aussi importantes que l’appel vers l’étranger.

Un provocateur

Jean Cloutier grandit à Sillery dans une famille de neuf enfants. Il forme avec sa sœur Marie, le premier de deux couples de jumeaux. Leur père Jean-Baptiste Cloutier, est parmi les premiers diplômés en agronomie au Québec. Orphelin dès l’âge de douze ans, il fait le tour du monde en 1914. Il visite notamment le Japon où il est reçu par l’empereur. De retour au Québec, il fonde les coopératives agricoles. Il s’inspire sans doute de ses propres paroles : « Tant qu’à faire quelque chose, fais-le bien ! », aime-t-il répéter, des années plus tard à sa petite fille Marjolaine. Sa vie est bien remplie, tout comme sa carrière résumée ici. 

Jean-Baptiste épousera Anna-Marie Tousignant[3], une enseignante qui s’est aussi illustrée au point d’avoir une rue qui porte son nom à Sillery.

Chez les Cloutier, il y a beaucoup de monde autour de la table familiale à laquelle s’invitent souvent des cousins et cousines. Jean fréquente l’école de quartier où il se rend à pied. À l’époque, Sillery compte de nombreux Irlandais contre lesquels se chamaillent les Canadiens-français. Ces affrontements marquent le jeune garçon.

Tout comme son père et son frère aîné François, Jean Cloutier est très critique de la société catholique qui n’encourage pas les fidèles à réfléchir par eux-mêmes. Il claque la porte du Collège des Jésuites de Québec, contre lesquels il se révolte. Il en aura d’ailleurs long à dire sur l’éducation prérévolution tranquille.

Jean est très fier de raconter avoir dansé un slow avec sa cousine sur le parvis de l’église. Ce geste provocateur résume bien le personnage qui, très tôt, manifeste sa volonté de faire les choses autrement.

Un étudiant insoumis, mais doué

Entre 1954 et 1957, Jean complète une licence en droit à l’Université de Montréal « en séchant 90% de ses cours », confie-t-il.

L’année suivante, il est admis au Barreau du Québec. Pendant ses études, il travaille au service des nouvelles de la Société Radio-Canada (SRC), il participe au journal étudiant et fonde une troupe de théâtre. C’est à cette époque qu’il pousse l’auteur-compositeur-interprète Claude Léveillée à monter sur une scène pour la première fois.

Il obtient une bourse du Conseil des arts du Canada qui lui permet de faire des stages à la radio et à la télévision de Londres (BBC), de Paris (RTF) et de Rome (RAI). En 1959, il obtient un diplôme supérieur de journalisme de l’Université de Strasbourg et plus tard, un Doctorat d’État en lettres et sciences humaines de l’Université de Bordeaux.

Un citoyen du monde

Honnêteté et justice sociale. Ces valeurs fondamentales guideront Jean Cloutier tout au long de sa vie. Des idéaux qui expliquent son grand intérêt pour les pays en voie de développement, son attachement profond pour le peuple africain de même que son lien particulier avec les Sénégalais et les Ivoiriens.

Il aime d’amour l’Afrique pour ses gens simples et curieux, leur candeur, leur sagesse et leur résilience. En 1961, Jean réalise ses premières missions en Afrique en tant qu’expert de l’UNESCO. Il organise et dirige des formations en journalisme à Dakar, à Conakry et à Bamako. Entre janvier et avril de cette année-là, il participe aux grandioses fêtes de l’indépendance. « Un moment extraordinaire », se souvient-il.

Il participe à la création de deux écoles de journalisme : le CESTI, fondé à Dakar, au Sénégal et plus tard l’ESSTIC, à Yaoundé au Cameroun. Ses réalisations seront récompensées en 1987, alors que Jean Cloutier sera nommé chevalier de l’Ordre national du Lion du Sénégal. Il en demeurera très fier.

Il enseigne le journalisme dans les universités en France. Il fera aussi la rencontre d’Édith Piaf par hasard à l’époque où il fréquente les cabarets de Paris, dont Au Lapin Agile. Grand voyageur, Jean Cloutier semble plus près des Européens avec qui il partage une chimie intellectuelle et une grande facilité à communiquer.

Rencontre d’une grande complice

Au début des années 1960, Jean Cloutier habite en Alsace, dans une maison forestière située dans les Vosges, près du mont Sainte-Odile, là où l’on retrouve les ruines du château du Landsberg, une autre de ses passions.

Il est assistant directeur du Centre international d’enseignement supérieur de journalisme[4] à Strasbourg, lorsqu’il fait la rencontre de Christiane Acker, une jeune Alsacienne dont les deux parents sont morts lors de la Seconde Guerre mondiale.

Ce n’est pas le coup de foudre. Christiane, qui a six ans de moins que lui, se laisse difficilement séduire. « Je l’ai épousée parce que c’est la seule qui m’a dit non », raconte-t-il.

Ils se marient en 1963. Grande complice, Christiane suivra son mari dans toutes ses folies, résume leur fils aîné. De son côté, Jean encourage sa femme, une secrétaire plutôt timide, à faire une maîtrise en langues.

Jean Cloutier est correspondant du réseau français de Radio-Canada aux Nations Unies, à New York, lorsque naît Renaud, le premier enfant du couple, en 1964. Leur fille Marjolaine voit le jour deux ans plus tard, à Montréal.

La famille s’installe rue Hill Park Circle, dans un quartier très anglophone de Côte-des-Neiges. Leur belle demeure est située à flanc du mont-Royal. Les enfants n’ont qu’à ouvrir la porte arrière pour se retrouver dans la montagne près du lac aux Castors.

Un père globe-trotter

La vie des enfants est ponctuée des nombreux séjours de leur père en Afrique.

« Quand je pense à mon père, je vois un aéroport, confie Marjolaine. Petite, j’allais avec ma mère le reconduire et le chercher. Il partait très souvent et pendant plusieurs semaines. »

La fille de Jean Cloutier se souvient aussi d’un père qui se lève la nuit pour la bercer et la consoler lorsque toute jeune, elle souffre de rhumatisme. Elle se rappelle qu’adolescente, c’est son père qui mettait son cadran à minuit pour aller la chercher lorsqu’elle faisait la fête avec ses amis.

« Oui c’est un tendre, quelqu’un de très émotif qui l’a beaucoup caché, c’est un homme de cette génération-là, confie Renaud. Il ne me l’a pas dit, mais je le sais, il est très romantique aussi. »

Chaque année, les Cloutier voyagent et s’ouvrent sur le monde. Ils visitent les pays d’Amérique latine, d’Europe et d’Afrique. Pour Jean Cloutier, voyager représente le poste budgétaire le plus important. « Je crois que nous avons été les derniers à Montréal à avoir une télé couleur, lance Renaud. J’allais écouter le hockey chez la voisine. »

En 1974, toute la famille part à l’aventure : destination Paris, avant de descendre dans le sud de la France à bord d’un Westfalia. Jean Cloutier, qui adore les ruines de châteaux, entraîne femme et enfants dans la tournée des campaniles où il tombe en amour avec des ruines du village perché de Lacoste, dans le Luberon. Il déclare à la blague qu’il les achète, mais, dans les faits, il se les approprie virtuellement.

Quatre ans plus tard, Jean décide de prendre une année sabbatique pour aller vivre à Beaurecueil, tout près d’Aix-en-Provence. Il quitte en avion avec Christiane, les enfants et leurs deux gros bergers allemands blancs. Il tient aussi à amener sa voiture qu’il fait voyager par bateau. Juste avant de partir, il a un coup de cœur pour une ferme qu’il achète dans le canton de Melbourne, en Estrie.

À leur retour de Provence, la ferme est toujours là. La grange qui date de 1840, est sur le point de s’écrouler, il faudra la soulever et sacrifier le premier étage pour refaire les fondations. La famille, qui s’y rend les week-ends, a d’abord habité dans l’ancienne porcherie, où il a d’abord fallu enlever trois pieds de purin…

« Ma mère était horrifiée, les premières années. C’était presque une torture pour elle de venir à la ferme, raconte Renaud. Puis, elle a fini par tomber en amour avec l’endroit. Ça, c’est papa tout craché, voir quelque chose que personne d’autre n’avait vu », ajoute-t-il.

Pour sa ferme, Jean Cloutier raconte vouloir installer une grille en fer forgé sur laquelle il y aurait un logo formé d’une colombe, d’un crucifix et d’une autre colombe. Un sigle qui signifie pour lui : « La paix, criss, la paix ! »

Quand on s’engage, on va jusqu’au bout…

Jean Cloutier est un être complexe, peu banal et bourré de contradictions. Ses enfants le décrivent comme un libre penseur excessivement brillant, boulimique de travail et de projets, qui se réveille la nuit pour écrire.

Dans les années 1960 et 1970, le Québec se révèle comme peuple et Jean Cloutier vit une époque incroyable sur le plan des idées. C’est un intellectuel peu entiché par la découverte du pouvoir économique de l’époque.

À la maison, c’est un père qui prend toute la place et qui interdit aux enfants de le déranger lorsqu’il travaille dans son bureau. Il n’a pas beaucoup d’écoute et, puisqu’il est honnête, il le reconnaît. « C’est un émetteur très doué avec un grand E, mais zéro récepteur », résume sa fille qui fait, elle aussi, carrière dans le monde des communications.

L’homme a un côté égocentrique et narcissique qui laisse croire qu’il n’a pas d’empathie, mais il n’en est rien. Bien au contraire, leur père est excessivement généreux, fiable et ne laisse jamais tomber quelqu’un.

« Quand on s’engage on va jusqu’au bout. Quand on ferme une porte on assume. Ce sont les valeurs qu’il m’a données, confie Marjolaine. C’est un roc, très droit, très franc, peu importe le prix à payer qui est parfois très élevé. »

Jean Cloutier est souvent très déçu par des gens en qui il avait placé sa confiance et qui détournent des fonds pour se remplir les poches. C’est la facette très décevante qu’il découvre de l’Afrique. Lui-même refusera des pots de vin.

« Mon père a horreur de l’injustice, même si elle est teintée de sa subjectivité. Il essaie de réparer les injustices et d’en prévenir. C’est quelque chose dont nous avons hérité », observe Renaud.

Lors du référendum de 1980, même si Jean est plutôt souverainiste, il refuse que ses enfants installent une affiche du OUI devant la résidence familiale. Lui qui reçoit des subventions fédérales de l’ACDI ne veut pas trop attirer l’attention dans ce quartier à majorité anglophone de Côte-des-Neiges.

« Il a changé d’idée en voyant une publicité du gouvernement fédérale contre l’abus d’alcool qui reprenait le slogan du camp du NON  : « Non merci…ça se dit bien ».  Furieux, il nous alors dit : OK, met-la ton affiche du OUI ! », racontent les enfants.

Celui qui ne savait pas être politique

Tout au long de sa vie professionnelle, Jean Cloutier quitte des emplois et claque plusieurs portes. Sa grande frustration sera de ne jamais être reconnu de ses pairs.

Il créé et dirige le Bureau d’information et le Centre audiovisuel de l’Université de Montréal. Il enseigne dans plusieurs universités en France, mais jamais au Québec, où il rêve d’être nommé recteur. Cela n’arrivera pas. « J’pense que je vais changer de métier », répète-t-il souvent, un peu à la blague.

« Il faut dire que mon père n’est pas un très grand diplomate, il peut déranger, explique Renaud. Dans ce milieu-là, si tu n’as pas le sens politique, tu ne survis pas très longtemps. »

Le principal intéressé admet qu’il aurait pu en être autrement. « Je devais être baveux et sûr de moi, ça ne plaît pas. Je suis un peu responsable, si j’avais été plus smooth…»

Dans les années 1970 et 1980, Jean Cloutier créé l’Institut international de la communication. Il reçoit des étudiants africains pour leur offrir des stages de journalisme radio et télévision un peu partout au Québec. Il vit des subventions de l’ACDI, ce qui est parfois financièrement pénible.

Pendant quinze ans, il travaille comme consultant international et dirige sa propre société-conseil. Il introduit des technologies, informatise des services publics et participe à la réforme de la carte des commissions scolaires, toujours dans les pays en voie de développement, particulièrement en Afrique et en Amérique latine. Il a quelques regrets, il a pris de mauvaises décisions, mais, au final, il a eu une vie et une carrière exceptionnelle.

« Il faut en profiter d’la criss de vie ! », résume Jean quelques jours avant son décès.

L’homme qui plantait des arbres

 Sur l’immense terrain de sa ferme où il se retire l’été avec sa femme, pendant plus de trois décennies, il aura planté 80 000 arbres. Il tient à repeupler avec des essences nobles qui ont disparu des Cantons-de-l ‘Est, notamment le chêne et le mélèze, un bois noble méconnu ici, sa dernière grande passion.

Pour Jean Cloutier, tout doit avoir un sens, rien n’est fait pour rien, il faut toujours penser à une prochaine étape.

Au cours des vingt dernières années de sa vie Jean Cloutier s’adoucit. Loin du monde du travail qui le propulse à l’avant-plan, il cesse d’être en constante représentation.

Avec sa femme, Jean vit une relation fusionnelle comme il en existe peu. Ils ne font rien l’un sans l’autre. Ils n’ont que des amis communs. Il lui impose à elle sa vie à lui, mais cet arrangement semble la rendre heureuse.

« Je n’ai jamais menti à ma femme, dira Jean. Je suis emmerdant, je suis dégueulasse, mais je ne lui ai jamais menti, elle l’aurait tout d’suite su. »

Le 4 novembre 2015, il apprend que Christiane est atteinte de la maladie de Creutzfeldt-Jakob. Entre le diagnostic de cette maladie fulgurante et son décès il s’écoule de trop courtes semaines. Jean perd sa douce complice le 10 décembre de cette année-là. Elle repose près de la ferme.

Dévasté par le décès de son épouse, Jean perd le goût de vivre au quotidien. Plus rien ne le retient désormais, il est même curieux de voir ce qu’il y a de l’autre bord.

À la fin du mois de mai 2017, le jour où il apprend qu’il est atteint d’un cancer en phase terminale, ses proches constatent un déclic dans ses yeux : son deuil est terminé. L’injustice du départ de sa femme avant le sien sera corrigée, il est serein face à la mort.

[1] Cette phrase est inspirée d’une citation d’Amadou Hampâté Bâ, écrivain et ethnologue malien qui a beaucoup influencé Jean et qu’il a eu le bonheur de bien connaître.

[2] La communication audio-scripto-visuelle à l’heure des self-média : ou L’ère d’Émerec, Jean Cloutier, Les presses de l’Université de Montréal, 1973

[3] Ce nom évoque le souvenir d’Anna-Marie Tousignant (vers 1898-1966). Elle a été journaliste à L’Action catholique de 1920 à 1928 et à L’Appel dans les années 1960. Elle a été cofondatrice en 1927 et trésorière nationale de la Ligue catholique féminine. Elle a également été enseignante à Sillery. Source : Commission de toponymie du Québec

[4] Créé avec l’aide de l’UNESCO, ce centre fait la promotion des échanges professionnels entre journalistes des pays occidentaux, ceux du monde communiste et du tiers-monde.

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