Fernand Bouchard

22 février 1922 - 3 septembre 2003

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Fernand Bouchard était un homme habité par sa nation. Cet ancien joueur de baseball qui fut soldat et comptable a placé l’indépendance du Québec au cœur de son existence jusqu’à la toute fin de sa vie, envers et contre tous.

Il naît le 22 février 1922, un an après le mariage de ses parents, Armand Bouchard et Aldona Benoît. Il est enfant unique et est élevé dans le Centre-Sud, à Montréal, un secteur pauvre situé près des rues Sainte-Catherine et Saint-Denis. Son père, un vétéran de la Première Guerre mondiale, occupe divers emplois. Il est rembourreur, accordeur de pianos et termine sa carrière comme éclusier au canal de Chambly.

Fernand a à peine quatre ans lorsque ses parents divorcent, une chose rarissime en 1926. Ce qui l’est encore davantage, c’est que son père obtient sa garde pour cause d’adultère. Sa mère retourne vivre au Lac-Saint-Jean dans sa famille et laisse son fils à Montréal. Mais Aldona n’a pas dit son dernier mot. Quelque temps après, pendant qu’il fait du tricycle, Fernand est kidnappé par les sœurs de sa mère en pleine rue Saint-Denis, devant l’église Saint-Jacques. Ce bâtiment est aujourd’hui intégré au pavillon Judith-Jasmin de l’université du Québec à Montréal.

L’enfant est emmené auprès de sa mère à Alma sans que son père proteste. Il y demeure jusqu’au début de sa scolarité, alors qu’Aldona revient vivre avec son père à Montréal.

Fernand est inscrit au pensionnat des clercs de Saint-Viateur. Ses parents comptent en faire un religieux, mais l’adolescent n’a vraiment pas la vocation. Il se méfie de la religion et de ses dogmes. Lors du décès de sa mère, en 1961, il va jusqu’à déclarer qu’il cesse définitivement de croire en Dieu tant son incompréhension devant la mort d’Aldona est vive.

Sa véritable vocation à l’époque, c’est le baseball. Fernand est un premier but gaucher de haut calibre avec un bon coup de bâton. Il est même invité à un camp d’entraînement d’un club ferme des Dodgers de Brooklyn. Mais sa petite taille de 5 pi 7 po l’empêche de percer dans les ligues mineures.

La Seconde Guerre mondiale éclate en 1939 et Fernand est conscrit en 1944. Il a alors 22 ans et le Canada peine à recruter des soldats pour l’Armée de terre. Le jeune homme est envoyé à la base militaire de Farnham, en Estrie, où il reçoit une formation pour devenir sergent. Ses talents de sportif lui viennent alors en aide car il devient le premier but de l’équipe de baseball de l’armée. À la fin de la guerre, en 1945, Fernand est démobilisé sans être allé combattre outre-mer. À titre de vétéran, il a tout de même droit à une formation universitaire. C’est un cadeau inestimable pour une personne venant d’un milieu modeste. Il s’inscrit à l’université Sir-George-Williams (aujourd’hui Concordia), où il obtient un diplôme en comptabilité.

Cette formation lui permet de se dénicher un emploi à la boulangerie Weston de Longueuil. Peu après, une collègue lui présente sa sœur, Jacqueline Le Royer. Le couple se fréquente deux ans avant de se marier, le 8 novembre 1952. Ils ont deux enfants : Denis, né en 1953, et Manon, en 1958.

« C’est un couple dont l’amour s’est construit au fil du temps. Enfant, je ne me souviens pas de gestes de tendresse entre eux. Mais à la fin de la vie de mon père, ils s’aimaient beaucoup », relate le fils de Fernand, Denis.

Outre sa famille, la plus grande passion de Fernand à cette époque, c’est la nation québécoise.

Militant à tout prix

Avant même la Révolution tranquille, Fernand œuvre activement à la création d’un pays. Il est parmi les premiers à soutenir l’Alliance Laurentienne (1957-1963), dirigée par Raymond Barbeau. L’objectif ultime de ce mouvement est de créer un pays francophone d’inspiration corporatiste sur le territoire du Québec qui s’appellera la « République de Laurentie ».

À la dissolution de l’Alliance, en 1963, Fernand se joint au Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), fondé en 1960 par André D’Allemagne et Marcel Chaput, entre autres. Le RIN est transformé en parti politique en mars 1963 et le flamboyant Pierre Bourgault en est nommé président l’année suivante. Fernand devient son secrétaire et fidèle collaborateur. Quand le RIN se saborde, en octobre 1968, Fernand, qui a 46 ans, suit le mot d’ordre de son chef et prend sa carte du Parti québécois, au sein duquel il militera jusqu’à la fin de ses jours.

Fernand Bouchard consacre la majeure partie de ses temps libres au militantisme. Le domicile familial est le lieu d’innombrables « assemblées de cuisine » pendant lesquelles le projet politique de l’indépendance du Québec est débattu sous tous ses angles.

Cet engagement n’est pas sans conséquence. La famille Bouchard déménage au gré des emplois de Fernand. C’est un comptable compétent et les grands concessionnaires automobiles se l’arrachent. Sauf que, par principe, il refuse de rédiger ses rapports financiers en anglais, ce qui mène souvent à des conflits avec ses employeurs et ultimement à son licenciement. Fernand paie le gros prix pour ses convictions, ce qui le motive encore davantage à vouloir libérer son peuple.

Dans les années 1960 et 1970, les Bouchard habitent dans le quartier Ahuntsic, à Montréal, puis à Laval, Sainte-Agathe-des-Monts et Saint-Lambert. Peu importe où il s’installe avec les siens, Fernand milite inlassablement pour la cause indépendantiste. Lors des scrutins de 1970 et de 1973, il travaille bénévolement pour faire élire le Parti québécois dans les circonscriptions de Chambly et de Taillon, sur la Rive-Sud.

Malgré deux dures défaites aux mains des libéraux de Robert Bourassa, l’homme est optimiste et prédit à son fils l’avènement prochain du Parti québécois au pouvoir. L’Histoire lui donne raison le 15 novembre 1976. René Lévesque devient premier ministre et Fernand est persuadé que l’indépendance est pour bientôt.

La défaite référendaire de mai 1980 le blesse énormément. Il est extrêmement déçu de son peuple, mais il ne perd pas confiance en René Lévesque, qu’il soutiendra jusqu’à la fin de sa vie politique.

Fernand prend sa retraite en 1987. Au cours des années suivantes, plusieurs crises secouent le Canada et le Québec. Il en résulte une situation politique extrêmement favorable à l’indépendance tant souhaitée. Aussi Fernand est-il persuadé que la prochaine fois sera la bonne. Mais le soir du 30 octobre 1995, il est atterré par la deuxième défaite du mouvement indépendantiste québécois. Peiné comme si on lui avait soutiré le pays qu’il voyait enfin à portée de main, l’homme de 73 ans ne s’en remettra jamais.

D’autres passions

Outre l’action politique qui occupe le plus clair de ses temps libres, Fernand est un grand amateur de sports. Le baseball a naturellement une place privilégiée dans son cœur. Il joue à la balle rapide une bonne partie de sa vie adulte et entraîne son fils dans plusieurs équipes. C’est un grand fan des Expos : il assiste à plusieurs matchs au stade Jarry et au Stade olympique. Ses deux athlètes favoris sont Rusty Staub et Gary Carter. Le football américain ainsi que le hockey sont également des sports qu’il affectionne.

L’histoire napoléonienne le passionne, de même que la littérature, plus spécialement française et russe. Fernand adore la musique classique et il est un grand amateur d’opéra. Son favori est Carmen, de Georges Bizet. Autodidacte et peut-être un peu complexé, il a la manie de pérorer un peu quand il se met à disserter sur un sujet qui l’anime.

C’est également un homme très singulier pour son époque. Dans les années 1970, il pratique la méditation et s’intéresse aux diètes et médecines alternatives. Il possède même une boutique de naturopathie pendant quelque temps rue Papineau, à Montréal, devant le théâtre La Licorne.

Même s’il n’est pas réputé pour son sens de l’humour, il aime rigoler en assistant parfois à des représentations théâtrales pour le moins originales.

« Une des activités préférées de mon père le samedi matin était de m’emmener au marché Atwater écouter les leaders du Crédit social. On s’assoyait à l’arrière et je voyais mon père se cacher le visage avec la main pour rire à qui mieux mieux de leur projet d’imprimer de l’argent pour résoudre les problèmes financiers. Il me regardait comme si j’étais sensé comprendre la joke, et je riais moi aussi parce que ça semblait très drôle. Bref, ce fut mon premier contact avec le monde de l’humour », se souvient son fils, Denis.

C’est un homme d’action qui parle peu, mais qui verse une larme en voyant un film ou en écoutant un morceau de musique. Paradoxalement, il est parfois soupe au lait et n’hésite pas à régler le compte d’un enquiquineur avec un bon coup de poing.

Son pays retrouvé

Au tournant du millénaire, Fernand et Jacqueline découvrent la beauté des îles de la Madeleine. Ils s’y sentent chez eux et projettent d’y acheter une maison. Fernand y reconnaît un Québec qu’il a recherché toute sa vie. Voilà pourquoi, à 81 ans, il décide avec sa femme de quitter leur domicile de Longueuil pour aller vivre aux Îles.

Le couple trouve une maison. L’affaire est conclue, il reste à peine quelques détails à régler. En avion, sur le chemin du retour, Fernand fait un accident vasculaire cérébral et tombe dans le coma. Ses yeux bleus se ferment à jamais. Il meurt le 3 septembre 2003 sans avoir pu habiter sa dernière maison.

Les cendres de cet homme qui croyait passionnément en l’émancipation de son peuple ont été dispersées aux îles de la Madeleine, là où il avait enfin trouvé la paix.

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