Denis Robitaille

7 décembre 1947 - 29 janvier 2017

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Denis Robitaille a fait mille métiers. Il a été comptable, vendeur, copropriétaire d’un magasin de chaussures, roadiebooker, entrepreneur et auteur. Mais c’est surtout comme agent de nombreux artistes qu’il s’est fait connaître.

Sa vie a été constituée de hauts et de bas. Quand tout semblait aller mal, il aimait calmer son entourage de sa voix grave en disant : « Y’en n’aura pas, d’problème! »

Une famille artistique

Denis Robitaille passe sa jeunesse à Greenfield Park, sur la Rive-Sud de Montréal. Issu d’une famille modeste, il est le quatrième de cinq enfants. Son père, Régis, possède une boutique de chaussures, Fifth Avenue, rue Wellington, à Verdun.

Sa mère, Yvette Labrie, fait en sorte que l’art occupe une place centrale chez les Robitaille. Il y a toujours de la musique et des chants qui résonnent dans leur demeure de la rue Beyries. Denis, ses deux frères, Jean et Guy, tout comme ses deux sœurs, Hélène et Lucie feront carrière dans le milieu artistique.

« Mon père était un homme de peu de mots, mais un mélomane averti avec une oreille qui ne mentait pas. Ma mère faisait des miracles avec les moyens du bord tant au niveau de la nourriture que de l’habillement, et je devrais ajouter qu’elle guettait beaucoup ses filles », écrira Denis à la fin de sa vie.

Son adolescence se déroule en pleine révolution culturelle. Denis est fasciné par les nouvelles tendances musicales et les formes d’art qui émergent dans les années 1960. Son autre passion est le hockey. Malgré sa petite taille de cinq pieds huit pouces, il est un gardien de but assez talentueux. Il joue même avec le futur membre des Flyers de Philadelphie et du Canadien de Montréal Phil Myre.

« Je dois avouer que je suis tombé dans une famille extraordinaire, entouré de frères et de sœurs qui m’ont comblé et de parents que beaucoup de gens auraient aimé avoir. Nous avons été entourés de rires, de musique, de sport et d’amis sincères », confie-t-il.

Malgré son attirance pour la musique et le hockey, Denis étudie en comptabilité. Il se retrouve, au début des années 1970, à travailler avec son père à la boutique de chaussures. Ensemble, ils ouvrent même une  succursale.

« J’ai beaucoup travaillé avec mon père, ce qui m’a permis de mieux le connaître. Je voulais, comme lui, être vendeur de chaussures, ce que j’ai d’ailleurs fait un bon bout de temps, et ce métier a été peut-être celui qui m’a le plus permis d’être assez habile dans mon métier d’agent. Cette période, allant pour moi de 0 à 20 ans, a été une formidable époque, mais une chose manquait : la communication entre nous. Oui on s’aimait, oui on parlait, mais les sujets étaient plus superficiels», regrette-t-il.

Denis se marie pour la première fois en 1968. Le couple a alors deux fils : Christian, né en 1971 et Jocelyn, né 1973. Installé avec sa famille à Brossard, il est copropriétaire de deux boutiques. Son avenir semble tout tracé.

Le Showbiz change sa vie

Même si Denis continue de travailler dans la chaussure, sa passion pour la scène artistique québécoise demeure plus forte. Parallèlement à son travail, il fréquente des musiciens et organise des tournées. Parfois, il accompagne des groupes sur la route.

De 1976 à 1979, Denis fréquente assidûment le restaurant et la boîte à chanson Claude St-Jean Steakhouse à Longueuil. Il y confirme son amour avec le show-business, notamment grâce à sa rencontre avec Christian Simard, chanteur et claviériste virtuose du groupe rock progressif Morse Code. Il se lie également d’amitié avec Gaston Chouinard, un chansonnier provenant de Rivière-du-Loup qui deviendra son beau-frère.

« À ce moment, Gaston Chouinard s’en allait chanter à l’Isle-Verte, que je ne connaissais pas du tout. Comme j’écrivais des textes pour lui, j’ai décidé de l’accompagner pour aller écrire là-bas et, pourquoi pas, cruiser un peu… Arrivé sur place, j’ai cherché l’île car je ne me doutais pas que le village sur la terre ferme s’appelait l’Isle-Verte et que l’île s’appelait Notre-Dame-des-Sept-Douleurs. Là-bas, ce furent des découvertes fantastiques, des gens vrais, même si ce n’était pas toujours facile de se faire accepter, des paysages fabuleux, une vie tellement différente et, surtout… une femme extraordinaire », relate-t-il.

Denis aperçoit Martine Gagnon et tombe immédiatement amoureux. Elle a 25 ans et habite encore chez ses parents.

« Quand on tombe en amour du jour au lendemain et que ça devient incontrôlable on se demande comment s’y prendre, surtout quand celle que l’on vise ne répond pas de la façon que l’on voudrait à nos demandes. Mes voyages aller-retour, les lettres d’amour, rien de ce que je pouvais faire n’arrivait à la rejoindre complètement. C’est certain qu’un homme marié avec deux enfants pouvait faire un peu peur à cette jeune fille de 10 ans de moins que moi. Finalement, la persévérance a payé et tout était là pour envisager une relation extraordinaire avec une fille extraordinaire. Après plus de deux ans de fréquentation, je l’ai demandée en mariage et elle a accepté. »

L’Isle-Verte

Après son mariage avec Martine, en 1984, Denis doit renoncer à sa carrière dans le monde du spectacle. L’Isle-Verte est à plus de 450 kilomètres de Montréal. Il n’y a pas d’internet à cette époque et il est difficile de faire des affaires dans le showbiz aussi loin de la métropole.

Pour subsister, il doit retourner à son premier métier en prenant ici et là des contrats de comptabilité dans des entreprises de la région. Martine exploite un salon de coiffure dans leur résidence. Un enfant, Jean-Benoît, vient au monde en novembre 1986.

Ce sont des années de vaches maigres. Le couple joint les deux bouts de peine et de misère. Le Bas-Saint-Laurent est une région où l’activité économique est très faible au tournant des années 1980 et 1990.

En 1992, le taux de chômage dépasse les 14,3 %. Denis est licencié par l’entreprise qui l’emploie. C’est l’impasse.

Un appel qui change tout

C’est alors que sa grande sœur Hélène lui offre un joli un coup de pouce. Elle qui dirige l’Agence Artistique Pléiade veut l’embaucher pour lui passer la main un jour. Il n’hésite pas une seconde et se lance dans l’aventure.

Tous les lundis matin, Denis monte à Montréal pour y apprendre son métier.  Tous les vendredis soir, il reprend le chemin de l’Isle-Verte pour retrouver sa femme et son fils. Tant qu’il est agent d’artistes stagiaire, il continue ces allers-retours.

« En hiver avec une Chevette ça n’a pas été facile, surtout que j’ai réussi à sauter le moteur un vendredi soir à Laurier-Station. Finalement, Martine et Jean-Benoît sont venus me rejoindre le 14 février 1993. Je mentionne la date de la Saint-Valentin car c’était sans doute la plus belle preuve d’amour qu’elle pouvait me faire, de laisser sa famille, ses amis et sa clientèle pour vivre une telle expérience », se souvient-il.

« Je me souviendrai toujours de mon premier chèque de paye pour deux semaines, 51,00 $ de commission », aimait-il aussi rappeler pour relater ses débuts assez peu prometteurs.

Comme il en a l’habitude, Denis s’attelle à la tâche avec passion. Il est très vite reconnu dans le milieu pour sa capacité à trouver des solutions à des problèmes en apparence insolubles avec un peu d’aide, avouera-t-il plus tard.

« Je n’ai jamais parlé de mes croyances religieuses […] Je suis vraiment croyant en un être suprême et non pas dans la religion des hommes […] J’ai, à tous les soirs de ma vie, prié pour ma famille élargie, pour mes amis et pour mes acteurs. J’ai toujours travaillé fort mais je voulais avoir un coup de main de surplus, ce qui n’a certainement pas nui. »

En 1996, Denis s’associe avec un autre actionnaire et devient copropriétaire à 49 % de l’Agence Artistique Pléiade. Les années 1990 sont une période faste pour lui. Il est dans la quarantaine et on le considère comme l’un des meilleurs agents de Montréal. Son bureau dans le Vieux-Montréal est une véritable ruche.

Sur le plan personnel, tout va bien aussi. Denis s’est installé avec sa famille à Longueuil, en banlieue de Montréal et il a renoué avec ses deux plus vieux fils. Il gagne très bien sa vie dans un milieu qui le fascine. Il vit avec une très grande intensité les succès et les échecs des artistes qu’il représente.

L’homme est taquin. Il adore faire des blagues à ses proches et s’esclaffer à leurs dépens avec son rire aigu qui tranche avec sa voix grave. Sa grande « spécialité » consiste à créer des malaises dont il se tire généralement avec humour.

Denis est un hédoniste qui profite de la vie avec passion, sans faire attention à lui : il ne se prive pas des grands vins, des alcools à fort prix et des repas gargantuesques. Le temps finit par rattraper celui qui fumait jusqu’à trois paquets de cigarettes par jour. En 2004, il reçoit un premier avertissement avec son premier infarctus. L’année suivante, il doit subir trois pontages.

Un choc

Mais le choc qui terrasse encore davantage Denis, en 2005, est la fin abrupte de l’aventure de la Pléiade, à la suite d’un différend avec l’actionnaire majoritaire, qui était son associé. Denis découvre alors que des choses ne se sont pas passées comme il le pensait dans la gestion de l’agence. Encore sous le coup de révélations qui le démoralisent, il doit quasiment tout recommencer.

« Le 22 décembre 2005, avec l’aide de quelques amis et ma famille, on transférait mon bureau dans un building l’autre côté de la rue et le tout à la main. Je suis reparti à zéro, mais grâce à mes clients qui me sont restés fidèles, j’ai réussi à repartir une autre fois comme quand on m’a reparti après mon arrêt cardiaque. »

Agent jusqu’au bout

Après cette déconvenue, Denis continue de s’occuper de « ses » artistes, d’abord avec son fils Jocelyn et ensuite avec sa sœur Hélène qui est revenue lui donner un coup de main. Il tire une immense fierté d’avoir maintenu des liens avec presque tous les artistes qu’il représentait à la Pléiade. Le nom des Robitaille est assurément associé au milieu artistique.

Son frère Guy est professeur de chant, directeur d’orchestre et de chorales. Jean est compositeur de musique de film, de chansons à succès et de jingles publicitaires. Hélène est directrice de casting, directrice de l’Agence Pléiade puis de l’Agence Hélène Robitaille et enfin, Lucie est directrice de casting de renom depuis 1986.

Envisager l’avenir en semaines

En mai 2016, Denis se sent mal et il quitte son bureau pour se rendre à la clinique médicale. Un mal de dos l’embête et il a de la difficulté à respirer. Les médecins croient d’abord qu’il souffre d’une embolie pulmonaire. La radiographie démontre qu’il a le cancer des poumons. Ses os et son foie sont aussi atteints.

Cet être fonceur et volontaire à qui rien ne faisait peur doit désormais envisager son avenir en mois et en semaines. Même si on lui dit qu’aucun espoir ne subsiste et que les soins qu’on lui prodigue sont uniquement pour le soulager, Denis ne veut pas y croire. Il est en colère et il dit à ses proches de ne pas s’inquiéter, qu’il ne va pas mourir.

Une dernière mise en scène

À la fin de l’année 2016, rien ne va plus. Denis n’a plus sa vie en main. Mais il a une ultime volonté. Pour le traditionnel party du jour de l’An des Robitaille, il décide d’offrir à ses enfants et petits-enfants un souvenir, pour ne pas être oublié. Pour ce faire, il dépense presque toutes ses énergies afin d’aller choisir des bracelets et des colliers dans une bijouterie de choix.

Le 1er janvier 2017, la fête familiale se transforme en émouvante cérémonie d’adieu. Pour une rare fois dans sa vie, Denis est le centre d’attention d’une prestation qu’il n’a pas voulue. On pleure dans sa maison.

Quelques jours plus tard, Denis est transporté à l’hôpital Pierre-Boucher, aux soins palliatifs. À moitié conscient, il a encore espoir de retourner chez lui rapidement, mais c’est dans une maison de soins palliatifs qu’il est emmené.

Denis Robitaille meurt le 29 janvier 2017 auprès de Martine, celle qu’il avait reconnue comme son âme sœur et qui s’est tenue auprès de lui jusqu’à la fin.

« Martine, je t’aimais, je t’aime et je t’aimerai, 33 ans côte à côte dans les bons et les mauvais moments. Tout ce temps à m’encourager et à me pousser à me réaliser. Tu as même réussi à me faire prendre l’avion. Il nous restait deux ans avant que je prenne ma retraite et qu’on passe de bons moments à vieillir ensemble. C’est triste mais nous au moins, comme je le disais au début, on a vécu pleinement tous nos moments à deux », écrira Denis.

« Adieu Martine, adieu mes fils, vos conjoints et vos enfants, adieu mes frères, mes sœurs, toute la famille Robitaille et Aubry, adieu la famille Gagnon et Labrie, adieu mes amis hommes et femmes, adieu mes comédiens présents et passés. Vous m’avez fait passer une vie extraordinaire. »

Toutes les citations de Denis Robitaille insérée dans ce texte sont tirées d’une lettre qu’il a écrite pour ses proches à la fin de sa vie. Ce message a été lu par l’acteur Louis Champagne lors de la cérémonie funéraire qui lui a été consacrée le 7 février 2017. Denis Robitaille, fidèle à lui-même, avait tout organisé.

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